Moi Homme Africain
Des petites phrases aux tristes parfums de racisme…
“Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connait que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès”
Nicolas Sarkozy – 26/07/07 – université sénégalaise de cheikh Anta Diop
Comme si l’africain – volontairement sans majuscule – était un être primitif. Comme si l’africain était une espèce composée de millions d’individus indifférenciés. Comme si le Nord n’avait pas sa part de culpabilité dans l’état de ce qu’on qualifie de “continent oublié”. Comme si, enfin, “être en harmonie avec la nature” était un idéal d’un autre temps, alors qu’on voit bien aujourd’hui les ravages d’une industrialisation en dehors de ces considérations. De là à faire appel à une vieille séparation entre “pays civilisés” et “pays à civiliser”, il n’y a qu’un pas.
Encore une fois, Sarkozy utilise là le même procédé que les néoconservateurs nord-américains : l’interprétation simpliste, manichéenne, du monde. Schématiser à outrance, pour obtenir l’approbation du plus grand nombre et interdire toute réflexion nuancée. Ces mots ont ému de nombreux dirigeants et citoyens de divers pays d’Afrique.
Une citation qui n’est plus très récente, mais qui m’a fait bondir à l’époque. Elle provient de notre très libérale Ministre de l’économie, et fait preuve au mieux de beaucoup de naïveté, au pire d’un mépris intolérable :
1. Class. Qui a la dérision pour objet ; qui est dit ou fait à dessein de moquer. Des paroles dérisoires.
Astorg 22:23 on Mardi 4 septembre 2007 Permalien
Allons, pas de procès d’intention. L’adjectif “africain” ne prend pas de majuscule, le substantif “Africain”, en revanche, oui.
C’est vrai pour français/Français, allemand/Allemand, américain/Américain. Ce n’est pas du racisme, c’est la langue française (et non pas Française).
Pour ce qui est de l’assimilation du président de la République et des soi-disant néoconservateurs américains, elle a été utilisée par une partie des médias à son encontre pendant la campagne présidentielle, mais sans convaincre beaucoup.
Quand au caractère “raciste” de l’affirmation que la notion de progrès serait moins ancrée dans le vécu historique de l’homme africain, c’est une affirmation, là aussi, à manier avec précaution. Le racisme est (justement) perçu comme un comportement tellement injustifiable qu’on est parfois tenté de l’utiliser pour déconsidérer des prises de position qui ne peuvent pas être qualifiées ainsi soit parce qu’elle ne se rapportent pas à la notion de race (ainsi, critiquer l’islam n’est pas raciste, les mahométans n’étant pas une race).
S’agissant des Africains (avec une majuscule cette fois), on sait qu’ils ne forment pas une race puisque des Blancs vivent au Nord et au Sud de l’Afrique tout en étant incontestablement africains. Mais on sait que “Africain” est souvent utilisé (et l’était certainement dans le cas d’espèce) pour désigner les Africains originaires de l’Afrique noire.
Mais même s’il faut faire preuve de prudence en portant des jugements collectifs sur les membres d’une ethnie, ce n’est pas <ipso facto raciste. Sauf à considérer qu’on peut le faire pour certaines et pas pour d’autres. On peut être d’accord ou pas d’accord avec l’idée que les Africains ont un autre sens du temps que les Européens. Et même s’ils l’ont, il n’est pas certain que cela soit une si mauvaise chose. Le président de la République s’exprime ici comme beaucoup d’Occidentaux dont la vision est fortement marquée par la prime donnée à l’individu et à l’action individuelle, alors que la tradition africaine (au sens de subsaharienne) subordonne l’individu à l’Histoire. C’est cela que j’aurais dit plutôt que de dire que l’Africain n’est pas entré dans l’Histoire. Donc je ne suis pas d’accord, pour une fois, avec le président de la République ou du moins avec l’analogie qu’il faite dans cette affirmation.
Mais faire une affirmation contestable, collectivement, à propos des membres d’une ethnie n’est pas “raciste” en soi.
binoo 22:38 on Mardi 4 septembre 2007 Permalien
Merci pour le commentaire. Pour le cas de la majuscule, c’est dans mon interprétation que je disais “avec un a minuscule”. Le discours de Sarkozy ne comportait évidemment pas cette distinction.
Je suis d’accord sur le fait que le mot “raciste” est surement mal utilisé dans ce contexte.
Cela dit, on ne peut ignorer le petit jeu de Sarkozy. Même si tu le réfutes, il aime à simplifier les choses à outrance, et il sait précisément ce qu’il fait, et à qui il s’adresse. Aussi, quand il qualifie de “drame de l’Afrique” le détail que tu soumets ici, c’est considérer que c’est le principal, voire même le seul, problème de l’Afrique. Or, de la colonisation, la marchandisation de la santé, le capitalisme le plus primaire, la vente d’armes, la corruption sont autant de maux en partie importés du Nord et qui sont autrement plus responsables de ce drame Africain. C’est ça, à mon avis, qu’il convient de combattre, et non l’idéal “d’harmonie avec la nature” du paysan africain.
Astorg 22:56 on Mardi 4 septembre 2007 Permalien
Il est incontestable que le vrai débat est sur la place et le rôle du colonialisme dans l’Histoire de l’Afrique et c’est ce sujet, vraisemblablement, plutôt que celui, assez galvaudé voire foireux, en définitive, du “racisme”, qui a motivé ton post.
C’est un sujet beaucoup plus intéressant quoique assez sensible.
Le président de la République a pris position, pendant la campagne présidentielle, contre l’acceptation systématique et sans nuance de la notion de “repentance” à propos des aventures extraeuropéennes de la France.
Même si le sujet n’a jamais été au coeur des débats pendant la campagne (et sans doute à juste titre car il n’était pas au coeur des enjeux politiques et économiques qui intéressaient les Français), je crois que cette position a suscité un malaise chez certains électeurs.
Et aussi, quoique ce fil de commentaires ne soit sans doute pas le lieu le plus approprié pour le faire, j’aurais tendance à penser qu’il a eu raison de dire que tout n’est pas négatif dans le bilan de la colonisation, que tout n’est pas positif dans l’action des dirigeants qui ont succédé aux régimes coloniaux depuis 1960 et que ce n’est pas en fondant notre action sur la culpabilité totale des uns et la victimisation à outrance des autres qu’on résoudra les problèmes dramatiques d’un continent qui s’enfonce dans une crise de plus en plus grave depuis quelques années… pour ne pas dire depuis 1960 justement.
Astorg 22:57 on Mardi 4 septembre 2007 Permalien
Et aussi, sujet qui n’a rien à voir, pourquoi mon Gravatar ne s’affiche-t-il pas sur ton blog? Est-ce parce que je suis d’origine étrangère, ou est-ce purement technique? :p
binoo 13:44 on Mercredi 5 septembre 2007 Permalien
Ah je ne sais pas, j’utilise la version online de WordPress, tu crois qu’on doit les taxer de racisme ?
Par ailleurs, je partage l’idée qu’il ne faut pas vivre dans la repentance, mais reconnaitre ses erreurs passées pour avancer me semble en revanche une condition nécessaire, notamment au maintien d’une force diplomatique. Si on regarde l’état de l’Afrique aujourd’hui, ce qu’il manque au fond, c’est les moyens de se développer par elle-même, c’est de la volonté politique de la part des dirigeants de ces pays mais aussi des autres dirigeants. Les questions de santé aussi : est-il humainement acceptable de ne pas dire un mot sur les génériques en Afrique ?
N’oublions pas non plus que les “dirigeants qui ont succédé aux régimes coloniaux” étaient bien souvent adoubés, entretenus par des pays du Nord. Sans repentance, ne l’oublions pas pour avoir une analyse fine et réaliste du “problème du continent oublié”.